14|06
2010

Schengen c’est liberté – Discours de Robert Goebbels

Schengen est le produit du « hasard et de la nécessité », pour emprunter le titre d’un livre important du biologiste Jacques  Monod.

La libre circulation des citoyens était dans l’air du temps des années 80. Au Parlement Européen un député allemand, Dieter Rogala, se promenait toujours muni d’une barrière douanière miniature symboliquement ouverte. Un groupe de députés de tous bords avait créé le « Kangourou Club », estimant que cet animal des grands espaces australiens devrait montrer aux Européens comment sauter les barrières intérieures.

Jacques Delors, devenu président de la Commission en 85, élaborait son grand dessein du Marché Intérieur, avec comme idée maîtresse la réalisation des quatre libertés : la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des travailleurs pour 1992.

Je représentais à l’époque mon pays au Conseil Marché Intérieur. Lorsque Lord Cockfield, le commissaire en charge du dossier, vint  nous présenter le grand plan de la Commission Delors, je fis une remarque désabusée sur l’absence de la libre circulation des citoyens, arguant qu’il vaudrait mieux être en l’Europe de 92 une marchandise, un service ou un capital, plutôt qu’un être humain.

Jusque-là toutes les tentatives pour abolir les contrôles pesants aux frontières avaient échoué.

Mitterrand et Kohl, lors d’un dîner dans la capitale alsacienne, avaient préconisé d’abolir les contrôles sur le seul pont de l’Europe entre Kehl et  Strasbourg. Rien ne se fit.

Le président français récidiva lors du sommet de Versailles en 84. Sa proposition de relancer la libre circulation des citoyens à travers l’Europe fut bloqué par « the usual suspects ».

L’Union Européenne a souvent progressé autour de l’axe franco-allemand. Mais pour bien tourner, l’axe franco-allemand a besoin d’une stimulation extérieure. En l’occurrence ce furent les Premier Ministres du Benelux qui proposèrent à l’Allemagne et la France une initiative commune en vue de l’abolition progressive des contrôles aux frontières intérieures des 5 Etats.

Pour des raisons de commodité il fut décidé de se rencontrer au secrétariat du Conseil Benelux à Bruxelles.

Dans le capitales on ne croyait manifestement pas trop au succès de l’opération, puisque tous les Ministres des Affaires Etrangères de l’époque déléguèrent leurs adjoints : les Secrétaires d’Etat Catherine Lalumière pour la France,  Waldemar Schreckenberger pour la République Fédérale, Wim van Eekelen pour les Pays Bas, Paul de Keersmaeker pour la Belgique ainsi que votre serviteur.

Pourtant les « seconds couteaux » furent efficaces, car en moins de 4 mois un accord était dégagé. La Commission Européenne a l’habitude de réunir sur des sujets difficiles des « Groupes à haut niveau ». Je me permets de suggérer au président Barroso d’utiliser à l’avenir des « Groupes à bas niveau » pour engranger rapidement des résultats.

Comme le hasard fait bien les choses, le Luxembourg assuma à l’époque la présidence tournante du Benelux. Ce qui fit de moi le président éphémère de cette modeste conférence intergouvernementale et la puissance invitante pour signer l’accord trouvé.

Schengen s’imposa comme lieu de signature. Dans cette région des trois frontières, celles du Benelux, de l’Allemagne et de la France se rejoignent. Pour renforcer encore le symbolisme, l’accord fut signé à bord d’un bateau ancré dans la Moselle, qui constitue un condominium, un territoire commun aux pays riverains.

Avant de procéder à la signature, je fis un petit discours que je termina en soulignant : « Ce que nous allons signer maintenant entrera dans l’histoire comme traité Schengen ».

Grosse rigolade, mais j’avais vu juste. Même si juridiquement ni l’accord de Schengen, ni la convention de 1990 continuent d’exister, car suite au traité d’Amsterdam de 1997, Schengen s’est fondu dans l’acquis communautaire.

A vrai dire le premier accord de Schengen avait une portée largement symbolique. L’idée maîtresse était la création d’un disque vert, que les automobilistes étaient invités d’afficher  lors du franchissement d’une frontière afin de signaler aux douaniers qu’ils n’avaient « rien à déclarer ».

Dans toutes les régions frontalières les citoyens adoptèrent immédiatement la nouvelle facilitée. Beaucoup d’automobilistes collèrent tout simplement le disque vert sur le par brise de leur voiture, signifiant ainsi aux douaniers qu’ils étaient toujours « en règle ». En fait ils avaient ras le bol de cette Europe si tatillonne.

L’accord autorisait les douaniers à procéder à des « contrôles par  sondage », mais sans arrêter le flux de la circulation. En pratique les douaniers ne se génèrent pas d’arrêter des colonnes entières et de contrôler en priorité les voitures munies d’un disque vert.

J’avais relevé d’emblée que Schengen était enfant du hasard. Mais ce hasard bien heureux a engendré la nécessité de continuer sur la lancée.

La réponse positive des citoyens nous encouragea à chercher des solutions plus hardies, également pour abolir les contrôles dans les ports et les aéroports. En préconisant d’abolir les contrôles à  toutes les frontières intérieures des pays partenaires, un vaste chantier s’ouvrait, nous amenant à harmoniser des pans entiers de nos législations.

Il fallait inventer le droit de poursuite pour les polices nationales traquant un criminel se réfugiant de l’autre côté d’une frontière. Il fallait organiser la coopération transfrontalière entre les polices, ce qui mena au Système d’Information Schengen. Il fallait inventer les couloirs Schengen dans les aéroports. Il fallait créer les bases pour une politique commune en matière de visas, en matière d’immigration et de lutte contre l’immigration clandestine. Il nous fallut 5 ans de négociations pour aboutir à ce qui allait devenir la convention d’application de l’accord de Schengen.

De nouveau le hasard voulut que cet accord se fasse sous présidence luxembourgeoise du Benelux. J’aurai dû être une nouvelle fois l’hôte pour cette seconde signature. Mais au dernier moment Hans-Dietrich Genscher y mit son veto, car ses juristes du Ministère des Affaires Etrangères craignaient que l’Allemagne, en signant la convention, tirerait une frontière définitive entre la RFA et la RDA.

Après quelques aménagements pour tenir compte des objections allemandes, la convention fut enfin signée à Schengen. Mais ayant entretemps changé d’affectation ministérielle, l’honneur revint à mon collègue Georges Wohlfart d’y inviter.

Schengen reste un symbole fort. Ce fut le premier accord qui visait à faciliter la vie aux citoyens lors d’un passage aux frontières. Schengen, c’est l’Europe au service du Citoyen, c’est en fait la redécouverte de la libre circulation, qui existait sans entraves sur notre continent avant l’invention des États Nations.

Le désir des humains de circuler aussi librement que possible a fait le succès de Schengen. Nous sommes actuellement 25 Etats représentant 400 millions de citoyens qui sont liés par cet espace  commun. D’autres vont nous rejoindre, en premier lieu la Bulgarie et la Roumanie. L’adhésion de l’Islande, de la Norvège et de la Suisse a fait de l’espace Schengen une Europe ouverte, ne se limitant pas uniquement aux  Etats communautaires.

D’aucuns regardent d’un œil suspect l’Europe à géométrie variable, l’Europe à deux vitesses.

Pourtant l’Europe à deux vitesses est aux origines des plus grandes réussites de l’Union, dont bien sûr l’Euro,  Schengen, l’accord de Prüm ou encore la toute nouvelle facilité financière. Ce sont les avant-gardes qui font progresser l’histoire.

Il y a quelques années j’ai pu visiter la frontière faite de barbelés et de miradors entre la Thaïlande et le Myanmar. Tout d’un coup  un des hôtes thaïlandais soupira : We badly need here something like Schengen. Surpris, je lui demandai ce qu’il savait de Schengen. Sa réponse est ma conclusion : Schengen is freedom, Schengen est liberté.

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1 commentaire pour “Schengen c’est liberté – Discours de Robert Goebbels”

  1. Änder FRIDEN a écrit:

    “L’accord autorisait les douaniers à procéder à des « contrôles par sondage », mais sans arrêter le flux de la circulation. En pratique les douaniers ne se génèrent pas d’arrêter des colonnes entières et de contrôler en priorité les voitures munies d’un disque vert.” Dat ass eng Seechen déi Dir net méi braucht virun ze zielen well se einfach net stëmmt. Dat ass esou vun dene Leit empfonne ginn déi heiansdo kontrolléiert gi sinn. A wann se dann emol kontrolléiert gi sinn ass ganz dacks och nach bei denen eppes fonnt ginn! Är Ausso wor gutt fir datt d’Leit zu Schengen eppes ze laachen haten, mä méi ass se net wäert. Duerno hunn e puer Persoune mech drop ugeschwat well ech jo och nach just niewent Eech souz wéi Dir dat gesot huet. Dat wor sech nawell schéin ameséiert iwwer all meng Kollegen, besonnesch déi wou do waren a fir Eech an all aner Gääscht Musek gespillt hunn.


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